Quand métro rime avec pas de boulot et pas de dodo

“Pas de station métro ‘Toots Thielemans’. Cela tuerait pour toujours notre (votre) quartier.” Des affiches collées sur les devantures de nombreux commerces de l’avenue de Stalingrad interpellent les habitants et les passants. Pourquoi ce quartier, situé à un jet de pierre des Marolles, est-il en danger ? Nous sommes allés à la rencontre des habitants et commerçants pour en savoir plus.

La mobilité n’est pas la qualité première de Bruxelles, on le sait. Bouchons perpétuels et congestion des transports en commun sont la réalité quotidienne de nombreux habitants et navetteurs. La Région et la STIB comptent résoudre ces problèmes notamment en mettant en service d’ici 2030 une nouvelle ligne de métro entre Albert et Bordet.

Pour que le projet se fasse, le creusement d’un tunnel est nécessaire entre la gare du midi et Lemonnier car le métro n’est pas capable de prendre le tunnel, trop fortement courbé, emprunté par le pré-métro à cet endroit-là. La Ville s’est alors montrée en faveur de la création d’une nouvelle station à Stalingrad d’ici 2025.

Laaouini Abdelmajid, responsable administratif et comptable de la boulangerie et du snack Marrakech situé sur l’avenue de Stalingrad, nous explique qu’à l’origine de ces affiches, “il y a la crainte de la baisse du chiffre d’affaires. Certainement que ces travaux, qui peuvent durer plus de six ans, auront un impact financier sur les commerces du quartier. Et qui dit impact financier, dit perte d’emplois.”

Métro = baisse du chiffre d’affaires et/ou fermeture de commerces

La gérante de l’établissement, également habitante du quartier, Imane El Haouri partage les craintes de son collègue : “si les travaux durent plus de trois ans, j’ai peur qu’on fasse faillite”. Or, ce sont vingt-cinq familles qui dépendent économiquement de leur travail au Marrakech. Et ce n’est qu’un commerce parmi 300 autres qui font vivre le quartier.

Tandis que certains parmi eux craignent de ne plus pouvoir utiliser leurs terrasses alors qu’elles attirent de nombreux clients pendant les périodes estivales et permettant de compenser les mois plus difficiles, d’autres pensent être contraints de mettre la clef sous le paillasson dès le début des travaux. En effet, si le tunnel en dessous du Palais du Midi est creusé, plusieurs commerces qui y sont situés ne pourront plus utiliser leurs caves. Or, comme nous l’explique un commerçant : “la cave, c’est le cœur de ce restaurant. C’est là que se trouvent les frigos, l’alimentation électrique. C’est un endroit de stockage et un endroit de préparation. Ce serait impossible pour nous de fonctionner sans”.

Pour pallier ces difficultés les pouvoirs publics parlent d’une indemnisation entre 50 et 70€ par jour de fermeture totale du commerce. “Ce n’est même pas le prix de mon loyer, qu’est-ce que tu veux faire avec ça ?”, se demande Yadim Abdelaziz patron du magasin électronique YADCOM sprl.

Concernant les licenciements un commerçant de l’Océan nous répond : “on a fait une réunion récemment pour discuter de ça. Si le chiffre d’affaires venait à baisser considérablement, il faudra faire des sacrifices. Et les premiers à en subir les conséquences seront les ouvriers”.

Lors de la dernière réunion (le panel du 11 mars 2019) la STIB et les pouvoirs publics se sont targués d’avoir mis en place une indemnisation exceptionnelle… de 30€ par jour pour les commerces qui continuent à fonctionner mais subissent une perte du chiffre d’affaires.

À la suite de quoi une question simple a été posée par un commerçant : “Carlos, quand vous vous êtes réveillé ce matin, vous vous êtes dit que les commerçants de l’avenue Stalingrad vont accepter cette somme ?” La réponse a été tout aussi claire : “Non”.

De son côté, un restaurateur ne se sent pas rassuré non plus : “Ils vont peut-être indemniser les patrons. Mais les ouvriers ? Dix-huit personnes travaillent ici, ça représente beaucoup de familles qui risquent de perdre leurs revenus”.

Métro = loyers en hausse et risque important de gentrification

Piétonnier, contrats de quartier, ligne de métro, le quartier Stalingrad et ses alentours sont soumis à un vaste processus de transformation urbaine. Ce quartier délaissé par la classe moyenne durant les années 70 et 80 suscite actuellement beaucoup de convoitise vu sa proximité avec la gare du Midi et le centre-ville.

Ces transformations vont donc très certainement se traduire par une augmentation des loyers et des baux commerciaux une fois les travaux terminés. Car en effet, à terme l’arrivée d’une nouvelle station de métro dans le quartier et le réaménagement de l’espace public à ses abords, va provoquer une augmentation des prix de l’immobilier.

Les problèmes liés à la construction d’une station de métro concernent donc non seulement les commerçants mais également les locataires. En tout cas, ceux qui dépensent une trop grande partie de leurs revenus pour payer leurs loyers.

Laaouini Abdelmajid revient sur les effets de ce type de travaux lorsqu’il était locataire à Laeken, où “suite à la construction du métro Roi Baudouin, le quartier a connu une hausse de loyers importante. Et beaucoup de personnes ici à Stalingrad sont locataires”. Il est donc fort probable qu’une fois les travaux terminés le quartier deviennent inabordables pour les locataires ayant de faibles revenus.

De nombreuses personnes s’interrogent dorénavant sur les implications que tous ces travaux auront sur le tissu socio-économique du quartier et de ses alentours. Brahim Tabich nous explique son ressenti face aux changements en cours : “ce quartier c’est nous qui l’avons fait ! C’est nous qui avons participé au développement de celui-ci. En 20 ans on en a fait quelque chose de bien, sans demander rien à personne. L’avenue maintenant elle est nickel. Et aujourd’hui on vient avec cette station de métro. Et nous on ressent ça comme une volonté de gentrifier le quartier (1). On a l’impression que les pouvoirs publics ne veulent pas de gens modeste ou précaire mais plutôt des gens avec plus d’argent et pas forcément issus de l’immigration…”

Métro 3 : There is no alternative ?

Le métro 3, la Région le veut, afin de résoudre la saturation à terme de la jonction nord-midi (tram 3 et 4). Comme on ne peut plus mettre davantage de tram dit-elle, il faut un métro. Or ce constat est biaisé car d’une part, lorsque le réseau est saturé sur cet axe il ne l’est qu’en heures de pointe et d’autre part car les études n’ont pas pris en compte le passage du tram 51 qui partage son trajet avec les deux autres jusqu’à Lemonnier.

Face à ce constat, Inter-Environnement Bruxelles (IEB) et l’Atelier de recherche et d’action urbaine (ARAU) ont demandé que soit étudiée une alternative au métro qui consiste à renvoyer les trams 51 et 82 en surface, de manière à laisser la voie libre aux trams 3 et 4 en souterrain. Cela permettrait d’augmenter les fréquences et de répondre à la demande actuelle et future.

Dans le cadre de l’enquête publique, le bureau d’études a bien étudié le renvoi des trams 51 et 82 en surface… mais avec un métro en souterrain. Le message donné par la STIB et les pouvoirs publics est clair : le métro est un choix posé en amont et pas question d’étudier des alternatives à celui-ci…

Métro 3 et station ‘Toots Thielemans’ : même combat ?

Concernant la nécessité d’une station de métro, un travailleur du restaurant l’Océan est catégorique : “Il y a une station de pré-métro à Lemonnier. À un arrêt de tram, vous êtes à la gare du Midi. Il n’y a aucune utilité à construire une station de métro ici”. Loin d’être une exception, pratiquement toutes les personnes que nous avons rencontrées partagent le même avis.

Cette critique et tant d’autres ont été émises par ailleurs de nombreuses fois le 19 décembre dernier lors de la Commission de concertation relative à la construction de la station de métro ‘Toots Thielemans’ sous l’avenue de Stalingrad.

Durant cette Commission, des habitants et associations de toute la Région ont dénoncé tant les effets dévastateurs sur le quartier que les dommages sur la mobilité régionale et les finances publiques. Parmi eux, notamment, des habitants et associations d’Uccle, Saint-Gilles et Schaerbeek étaient présents pour dénoncer la disparition des connexions directes entre le sud et le nord de Bruxelles que provoquerait la ligne de métro numéro 3.

La STIB, la région et la ville veut donc imposer la construction d’une station de métro à un quartier qui n’en veut pas. Des millions sont donc censé être dépensés pour un projet inutile alors que les travaux vont asphyxier l’avenue Stalingrad, véritable poumon social et commercial du centre-ville.

Pour ce qui est de la ligne dans son ensemble, son coût lui est de 2 milliards (et va probablement continuer à augmenter) alors que des solutions alternatives moins chères et plus performantes existent.

Quant à la fatalité de ce projet, les commerçants sont partagés. Certains pensent ne pas être en position de force face à aux pouvoirs publics et à la STIB. D’autres sont bien décidés à ne pas se laisser faire…

• Andrzej & co

1. La gentrification est un processus qui a pour effet de remplacer les populations précaires d’un quartier populaire par une population aux revenus plus importants. Le départ des personnes issues de la classe populaire s’opère généralement suite à une augmentation des loyers, souvent après des travaux de rénovation urbaine.

Signer la pétition “N’éventrons pas Bruxelles, des alternatives existent !” :

http://k6.re/D5-UO

En savoir plus sur le projet de métro 3 :

www.metro3pourquoi.be

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