Les Smôltrekkers arrivent parfois au Louvre

Un smôltrekker, c’est quelqu’un qui, littéralement, « tire la gueule », qui fait des grimaces quoi…

“L’illustration européenne » – un hebdomadaire bruxellois fondé par l’écrivain belge Marcelin La Garde, illustré entre autres par Gustave Doré – écrivait en 1879 : “Nous avons encore, en Belgique des sociétés de grimaciers… ayant conservé les vieilles traditions de grimaces et descendant, en ligne directe, des Fous qui égayaient les fêtes de nos anciennes chambres de rhétorique. On en compte une à Bruxelles et il en existe à Anvers, à Gand et dans quelques villes de Flandre… Les concours sont précédés, chez les concurrents, de longs exercices où les yeux, la bouche, le menton, le front, le nez, les joues subissent un incroyable travail, jusqu’au jour où ceux qui n’obtiennent pas de prix ont au moins l’avantage de se désopiler la rate aux dépens de leurs confrères.” Ces sociétés s’appelaient les Smôltrekkersclubs. Bon alors Smool ou Smôl, en bruxellois c’est une histoire de gueule, de tête, de bouche ou d’insulte et même de grimaciers professionnels comme pour les Smôltrekkers, en tout cas cela a à voir avec les traditions populaires… la définition de smool ou smôl qui nous est donnée dans le “Dictionnaire du dialecte bruxellois” de Louis Quievreux (1) nous dit : synonyme de smikkel, bakkes, façade, tauter… Et pour mieux en saisir les subtilités, il enchaîne par quelques exemples pratiques :

  • A smôl to! (Ferme ta gueule!)
  • Espèce de Rottesmôl ! (Espèce de gueule pourrie !)
  • A smôl toe, t’es en pantomime… (variante pour “Ferme ta gueule.. »)
  • Schievesmôl !! (T’as la gueule de traviole !?)
  • Un smôlvuller… (Quelqu’un qui boit et mange aux dépens d’autrui
  • Un smôl berg op (Quelqu’un qui a la gueule en l’air ou qui boude).
  • Zene smôl past op al de geloeze  ! (Litt. Sa gueule s’adapte à tous les verres ! Ce qui sous-entend : il aime boire.)
  • Hij hei ne smool van a vals process-verboel ! (Il a la gueule d’un faux procès-verbal ! Soit, il a l’air d’un faux jeton.)

D’ailleurs, il a existé en 1640 un boulanger du nom de Joos van Craesbeeck qui se peignait parfois en faisant sa schievesmol pour étudier les traits de ses grimaces et il a fini par laisser une des ses toiles au Louvre…

Un boulanger au Louvre

Il était né vers 1605 et il avait couru le pays en tant que mitron, aimant les fêtes et les estaminets jusqu’au jour où il plut tant à une jeune Anversoise qu’elle l’épousa et l’emmena dans sa ville. Il s’établit là-bas maître boulanger. N’ayant rien perdu de ses habitudes d’estaminets, il y rencontra de joyeux compagnons qui lui firent découvrir des réunions d’artistes. Dès qu’il avait finit sa plus grosse besogne, il laissait sa femme continuer le travail à la boulangerie et filait tout enfariné rejoindre ses amis. Un jour, dans un cabaret, il fit la connaissance d’Adriaen Brouwer, l’un des plus grands peintres de l’école flamande. C’était comme s’ils étaient faits l’un pour l’autre, ils se lièrent tout de suite d’une amitié si intime qu’ils furent vite inséparables. Brouwer en quitta la maison de Rubens où il demeurait et vint loger chez son ami boulanger qui lui faisait avec tendresse d’excellents petits pains et montait le voir à l’atelier aussitôt le travail du matin terminé, où il restait jusqu’à la nuit venue, presque en extase, à regarder le peintre travailler.

Alors ils sortaient tous les deux, passaient la soirée à fumer et à boire avec hilarité et rentraient quand ils ne pouvaient plus faire autrement. À force de voir son ami peindre, alors qu’il l’observait assis derrière la chaise de Brouwer, il lui dit un jour : “Il me semble que j’aurais du goût pour la peinture » et l’autre de répondre: “Et bien ! Pourquoi n’essaies-tu pas ? » et il lui mit un pinceau dans les mains (2). Joos essaya. Il réussit. Au bout de deux ans, il achevait le fameux tableau où il s’est peint lui-même faisant le portrait de son ami Adriaen Brouwer, aujourd’hui au Louvre. Ses principaux sujets étaient des scènes d’estaminet, des querelles, des intérieurs flamands peints avec finesse, pleins d’action et de mouvement et des auto-portraits étudiant sur sa figure l’effet des grimaces les plus bizarres, avec un emplâtre sur l’œil ou une bouche effroyablement ouverte. Les deux peintres vécurent longtemps dans l’intimité la plus parfaite, associant leurs forces et Craesbeeck pu bientôt quitter tout-à-fait son état de boulanger. Un jour cependant, un motif de jalousie les sépara et Brouwer s’en alla. Avec les années, Craesbeeck ne perdit rien de son caractère bon vivant et dépensait son argent aussi facilement qu’il le gagnait, mais son succès fut tel qu’il pu malgré cela, en mourant, laisser à sa femme et ses enfants de quoi vivre correctement.

• Lola

  1. “Dictionnaire du Dialecte Bruxellois” de Louis Quievreux, 1951, éditions Libro Sciences.
  2. Beauté de l’histoire des belges, ou recueil historique et chronologique des plus beaux traits et des actions les plus remarquables qui ont illustré la Belgique”. Édité en 1835 à Bruxelles par Froment, Libraire-Éditeur, rue des carrières n°8.

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