Les misères du Mont-de-Piété

Coronavirus oblige, la salle de vente n’a pas encore été réouverte. On devra encore patienter avant d’entendre le marteau d’adjudication clôturer les enchères. Montres, foulards en soie et fourrures attendent avant de trouver un nouveau propriétaire. Depuis le 5 mai, la plus vieille institution financière de Belgique, largement méconnue, a tout de même repris ce qui fait son coeur de métier, le prêt sur gage.

Le fonctionnement du prêt sur gage est simple. Les personnes apportent un objet qui est dans un premier temps expertisé. Une fois le prix fixé en fonction du niveau de prix susceptible d’être atteint en salle de ventes, l’emprunteur perçoit en cash entre 50% et 70% de la valeur de l’objet sur lequel il verse un intérêt semestriel. 

Les prêts débutent à 30 euros et ont pour seul plafond la valeur de l’objet en vente publique. 95 % des objets engagés sont des bijoux. Mais les tableaux, grands vins, bandes dessinées et objets dérivés, maroquinerie de luxe, instruments de luxe, vélos et autre cristal et bibelots sont également acceptés. En 2018, l’institution, sise rue Saint-Ghislain, a accordé 19.000 prêts sur gage. 

Quand commercial rime avec social

Les prêts s’étalent sur 6 mois à un taux d’intérêt annuel de 6,5 %. On ne paye que pour la durée du prêt, plus on rembourse vite, moins l’intérêt est élevé, seuls les intérêts échus et la quinzaine entamée sont dus. Les emprunteurs ont également la faculté de prolonger le prêt avec majoration de taux pour 6 mois supplémentaires. La conclusion des prêts se fait rapidement, souvent en moins de trente minutes. Les intérêts et éventuels intérêts de retard étaient suspendus pendant la période de fermeture pour de Covid-19. Aucune question n’est posée sur la situation personnelle des personnes, leur condition de revenu ou ce qui sera fait de l’argent emprunté. Autant de flexibilités et d’avantages qu’aucune banque ne propose.

Depuis la crise de 2008, le crédit classique est de moins en moins accessible à tout le monde. Les classes les plus basses, ainsi que la classe moyenne, éprouvent de plus en plus de difficultés à emprunter. Ici, le système de crédit se base uniquement sur l’objet amené et non pas sur les autres garanties que la personne peut amener. Nous prêtons à n’importe qui, pour peu que l’objet puisse garantir le prêt”, précise le directeur du Mont-de-Piété, M. Étienne Lambert. Avant de continuer : “Nous faisons du micro-crédit, l’idée est d’offrir une offre accessible permettant à tout le monde de faire du profit”.

Au moment de l’indépendance de la Belgique, on comptait une vingtaine de Monts-de-Piété. Aujourd’hui, il ne reste plus que celui de la Ville de Bruxelles dont les pratiques sont encadrées par un règlement organique établissant que “le Mont-de-Piété est un établissement public à caractère social”. À M. Lambert d’en préciser la fonction : “Nous sommes une institution à mi-chemin entre le commercial et le social. Nous avons une mission de service public et nous substituons à notre manière aux banques qui refusent de prêter aux personnes dans le besoin. Nous cherchons l’équilibre et pas le profit”. Le prêt sur gage, un outil financier à destination d’un public fragilisé ? Nul doute, que la crise économique qui s’annonce offrira une bonne occasion au Mont-de-Piété de trouver de nouveaux clients dans l’incapacité de contracter un prêt auprès d’une banque.

Gager pour joindre les deux bouts

Trois groupes de personnes sollicitant des prêts auprès du Mont-de-Piété peuvent être identifiés. Le premier groupe est constitué par celles sollicitant un prêt sur gage en y trouvant là un substitut au découvert en compte courant. “Le plus souvent, la personne met en gage pour boucler une fin de mois difficile et dégage au début du mois suivant”, explique M. Lambert. Le deuxième est constitué par les personnes dans des situations financières compliquées, pour qui la mise en gage du patrimoine apparaît comme une nécessité. Enfin, le dernier groupe est constitué de personnes mettant en vente directement leur biens afin de disposer de liquidités, le Mont-de-Piété apparaissant alors comme simple intermédiaire. 

Il est difficile de mesurer l’importance de chacun de ces groupes, les données recueillies par le Mont-de-Piété à propos de ces clients se résumant à leur identité. Une donnée permet néanmoins de constater que peu de clients n’arrive pas à rembourser in fine leur emprunt. Plus de 95% des gages sont récupérés par leur propriétaire contre le remboursement du montant prêté. Et lorsqu’un gage est vendu, à la demande du client ou en cas de non respect des engagements, le Mont-de-Piété récupère la dette du client, certes, mais si la différence entre celle-ci et le produit d’adjudication est positive, elle revient au client. Dans le cas contraire, celui-ci devra la somme restant au Mont-de-Piété. En 2019, sur 2.431.000 euros de produit de vente, 1.143.000 euros sont ainsi revenus aux clients sous forme de bonus alors que le déficit de vente ne représentait que 20.000 euros. La fermeture de la salle des ventes représente ainsi un sérieux manque à gagner tant pour le Mont-de-Piété que pour les clients.

Bien qu’ils soient largement majoritaires, les objets arrivant en salle de vente ne sont pas seulement les gages dont les propriétaires n’ont pas pu s’acquitter des échéances. 25% des ventes concernent des biens dont les propriétaires ont ordonné immédiatement leur engagement, leur mise en vente. Enfin, on retrouve également des objets dont la vente s’effectue avant le terme de l’échéance du prêt. Chaque emprunteur a en effet la faculté de mettre en vente l’objet engagé à tout moment. Ces objets représentent 15% de l’ensemble des ventes.

Quand la crise frappe à la porte

Ces dernières années, le Mont-de-Piété enregistre une réduction du nombre de ventes, principalement du nombre de ventes contraintes. Cette diminution est expliquée par la mise en place de différentes pratiques de l’institution, dont notamment la possibilité d’amortir le capital en plusieurs mensualités et la mise en place de rappel des échéances. Parallèlement à la baisse des produits de vente, le rapport de gestion 2018 fait état de la stagnation des recettes de prêt. Or, l’institution doit couvrir la quasi intégralité de ses coûts (personnel, fonctionnement, sécurité, investissements,…) sur fonds propres.

Le budget du Mont-de-Piété se divise comme suit : 67% des recettes provient des intérêts sur les gages, 30% du produit de la vente des objets, et seulement 3% de subsides octroyés par la Ville de Bruxelles (sachant que ceux-ci sont principalement destinés à des travaux de rénovation). Dans le dernier rapport annuel, on pouvait lire, qu’avec cette dynamique, “le Mont-de-Piété ne sera plus à même de couvrir la totalité de ses dépenses dans les 5 ans qui viennent”. Et cela, avant même la crise du coronavirus et ses conséquences.

Le nombre de nouveaux prêts en diminution constante ces dernières années témoigne de l’écart grandissant entre le produit du prêt sur gage et les attentes ou les capacités de la population. Le type de gage accepté essentiellement par le Mont-de-Piété, à savoir les bijoux et les métaux précieux, font de moins en moins partie du patrimoine des ménages. Les clients sont vieillissants et peinent à se renouveler. La balance est toujours difficile à trouver entre une sécurité financière à assurer en engageant des objets qui ne représentent que peu de risques et une ouverture au plus grand nombre en acceptant plus d’objets…

Le prêt sur gage, aussi pour profiter des vacances ?

Les tentatives de diversification des gages entreprises par le Mont-de-Piété (sacs de luxe, bandes dessinées, etc.) ne rencontrent pour le moment que peu de succès. M. Lambert nous expliquait à ce propos la réflexion actuellement menée pour engager le stock inerte de certains commerces comme ceux, par exemple, du boulevard Stalingrad actuellement confrontés à un ralentissement de leur activité causé par les travaux du métro

Face à ces enjeux, le rapport annuel 2018 propose d’accroître la notoriété et la visibilité de l’institution notamment à travers la publicité. Le Mont-de-Piété n’a ainsi pas hésité à publier une réclame dans l’un des quotidiens les plus lus en Belgique. Agrémenté de photos de plages paradisiaques, l’encart proposait ainsi comme message principal : “Le prêt sur gage, c’est pour toi ! Aussi pour profiter des vacances”. Une incitation à emprunter pour profiter du soleil ? Message inattendu de la part d’une institution dont une partie des administrateurs sont désignés par le CPAS. Celle-ci est en effet davantage réputée pour les contrôles abusifs des allocataires sociaux que pour les encourager à partir en vacances.

Les mandataires du Mont-de-Piété sont nommés par le Conseil communal. Des 5 administrateurs nommés, 2 sont membres du CPAS, témoignant par là de l’inscription, aux yeux des pouvoirs publics, des activités du Mont-de-Piété dans l’arsenal des politiques sociales. Loin d’être suranné, le Mont-de-Piété, s’inscrit dans l’air du temps. Il propose de lutter contre la pauvreté, sans s’attaquer aux inégalités, en encourageant l’initiative privée et individuelle. Les pauvres, pour partir en vacances doivent faire fructifier leur patrimoine. Au Mont-de-Piété, ce n’est pas à Dieu à qui l’on rend honneur, mais à l’argent. 

Mathieu

1. Bruxelles, les gages se diversifient au Mont-de-Piété, 2017, La Capitale.
2. “Le Mont-de-Piété, à l’image de la crise”, 2012, La Libre Belgique.
3. Ibid.
4. Rapport annuel 2018.

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