Le Siffleur, « c’est la taverne d’Ali Baba ! »

Après avoir passé une quarantaine d’années rue des Radis, puis 55 ans rue des Tanneurs, Le Siffleur devrait bientôt souffler sa centième bougie dans son nouvel emplacement au 96A rue Blaes. Encore faudrait-il que quelqu’un se souvienne de la date exacte à célébrer ! Petite histoire de ce qui est probablement (bien plus que) le plus ancien magasin des Marolles…

Lorsqu’on poussait la porte grinçante du Siffleur, quand il se situait encore rue des Tanneurs, le terme de « caverne d’Ali Baba » prenait sa pleine dimension ! Le gigantesque lieu composé de quatre maisons mitoyennes, suintant l’histoire, recelait un impressionnant capharnaüm constitué principalement de quincaillerie, lampes, veilleuses, chandeliers, serrures, clinches, loquets ou verrous, lustreries centenaires…

« Je brasse les pavés depuis que je sais marcher », raconte Denis, le patron, qui ne se rappelle plus exactement en quelle année son arrière-grand-père, René, ouvrit le magasin à la rue des Radis. « C’était quelque part autour de 1920, oui… » La boutique tira son joli nom du fait que René était un grand siffleur : « Il entendait une chanson à la radio le matin, et il la sifflait toute la journée, en rue, au magasin. » En 1960, lorsque les pouvoirs publics exproprient et rasent la rue des Radis, jugée « trop populaire » (c’est là que se déroulait le marché noir pendant la guerre), son grand-père Auguste déménagea vers le 141 rue des Tanneurs. Puis son père, Robert, racheta peu à peu les maisons voisines, où se trouvaient auparavant une soupe populaire (la Soupe Paula) et le magasin de matériel et de films Super 8 de la famille Clep qui organisait chaque semaine une séance de cinéma dans une petite cave aménagée en salle de projection clandestine.

Les deux Bobs de la rue des Tanneurs

« C’était devenu trop grand pour moi », explique Denis. « Et puis, la rue des Tanneurs a perdu son caractère commerçant. Dans les années 1970, il y avait des magasins, des épiceries, des restos, des bistrots, la plupart espagnols. Dans les années 2000, beaucoup ont fermé. Même la sandwicherie va bientôt fermer. Il reste le marchand d’outillage, Momo le légumier, et Poêlerie Bob. » Bob ! Un ami depuis l’installation, en face du Siffleur, de son magasin (lui aussi devenu unique à Bruxelles) de poêles, injecteurs, brûleurs et autres accessoires de cuisinières à bois, au gaz ou au charbon. « Bob est arrivé en 1961, un an après nous. Mon père, aussi appelé Bob, est aussitôt allé le voir pour le prévenir : il n’y a qu’un Bob, ici ! » C’est ainsi que Bob-le-poêlier est devenu « Bob Deux ».

Comment déménager cent ans d’histoire ?

En 2015, le déménagement du Siffleur, vers un tronçon de la rue Blaes où se regroupent beaucoup d’antiquaires, ne fut pas une mince affaire. « Je me suis juste débarrassé de lots inutiles que mon grand-père avait achetés juste pour que d’autres ne les aient pas, mais sinon j’ai réussi à tout garder. » Même les collections privées de son père, qui récoltait tout ce qui concerne le folklore bruxellois (affiches, photos, cartes postales, livres, plaques de rues…). Certains objets sont visibles dans le magasin. « Rue des Tanneurs, on exposait au dernier étage les 3500 verres de bière qu’il a collectionnés. Freddy Thielemans et Philippe Close sont venus les voir, ils les voulaient pour leur projet de Musée de la Bière [dans le Palais de la Bourse – ndr]. Mais ils n’ont pas l’argent » (!).

Aujourd’hui, le choix d’articles est toujours aussi varié mais ils sont mieux rangés, dans un lieu plus moderne et plus petit. Ce rez-de-chaussée que Denis a découvert par hasard, c’est Michel Jaspers qui le lui loue. En effet, l’architecte de nombreuses tours et immeubles de bureaux à Bruxelles est le propriétaire de l’imposant îlot de l’ancienne usine des cafés Jacqmotte (entre la rue Blaes, la rue Haute, la rue du Miroir et la rue Saint-Ghislain). « Il y a même une superbe piscine en mosaïque sur le toit ! », rigole Denis, qui a parallèlement revendu les maisons de la rue des Tanneurs, à un promoteur immobilier ayant obtenu le permis de les transformer en kots pour étudiants, commerces et dépôts – et qui entretemps a revendu l’ensemble, encore non transformé, à un couple qui est en train d’acquérir plusieurs immeubles remarquables aux alentours de la place du Jeu de Balle. Une page se tourne, mais Le Siffleur reste dans le quartier. Ailleurs, « l’impact folklorique ne serait plus le même. Regarde, chez Vervloet (créateur de ferrures d’art, installé à Molenbeek – ndr) : il y a juste un comptoir, tu choisis sur catalogue, tu ne peux pas toucher la pièce, l’apprécier. Ici, on a les modèles originaux du grand-père Vervloet… vingt fois moins chers que chez eux. »

Quatre générations, et après ?

Il y a une centaine d’années, rue des Radis, le magasin de René-le-siffleur était spécialisé en objets en cuivre. « À 12 ans, je faisais le Vieux Marché, avec mon grand-père, pendant que mon père ouvrait le magasin », poursuit Denis. « Le dimanche, on avait le plus grand emplacement du marché, une équipe de 8 personnes, 3 camionnettes et des charrettes à bras. » Aujourd’hui, l’établissement travaille le laiton, et dispose encore d’ateliers de fonderie et de polissage. Création de pièces ou restauration d’anciennes, tout y est fait artisanalement. « Chaque génération a fait évoluer le commerce, avec les conseils des aïeux. » La succession ? « Je me pose la question quotidiennement. Il faut naître là-dedans, et ce n’est pas le truc de ma fille. Quand j’aurai l’âge de la retraite, si quelqu’un est intéressé à reprendre l’affaire, il me faudrait deux ou trois ans pour tout lui apprendre, les subtilités… »

Denis, Charly, Ricky et les autres…

En attendant, la caverne de Denis attire désormais aussi une clientèle du Sablon, même si « mon truc reste la simplicité, être en contact avec des travailleurs, aller au Volle Brol ou au Chineur… » La caverne ? « La taverne d’Ali Baba ! », corrige Denis, en expliquant que la première fois qu’il a visité sa nouvelle boutique, la possibilité d’un bel emplacement pour son frigo a été déterminante dans son choix. Protégé du regard des clients par des étagères, le frigo permet de garder le vin blanc au frais. Sa présence est synonyme de convivialité. Tout comme la table, centrale dans le magasin, autour de laquelle se regroupent Denis, son chien Ricky et leurs convives d’apéro. Au fil de la semaine, et surtout le dimanche, des amis se retrouvent ici pour partager « l’ambiance du temps jadis ». Parmi eux, il y a Madame Chapeau, des membres du Meyboom, de l’Ommegang, de l’Ordre de la Moustache… Et Charly, le fidèle ami, bien connu des clients de Chez Marcel ou du Volle Brol où il fut serveur, qui aide Denis (et promène Ricky) depuis que celui-ci a l’épaule en miettes… « Il y a toujours un verre sur la table ! D’ailleurs, je te sers un vin blanc ? »

• Gwenaël Breës

(Photos : Vincen Beeckman, Le Siffleur, Frédé & Gwen)

Une pensée sur “Le Siffleur, « c’est la taverne d’Ali Baba ! »

  • 9 février 2018 à 13 h 53 min
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    c’est bien de pouvoir revivre la passe pas tellement loin en fait
    mais voudrais participer aux rencontres des brusseleirs lors de leur reunion mensuelle
    pouvez vous
    me dire ou et quand cela se passe
    merci a vous et a bientôt

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