Le rêve : être indépendante

“Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins” nous contait Jean de la Fontaine avant de conclure sa narration par “le travail est un trésor”. Réalité ou fable ? Illustration avec l’histoire de La Frénésie, fleuriste de la place du Jeu de Balle…

En 1998, Caroline sort diplômée de l’académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Après un long parcours professionnel fait de CDD et de contrats d’intérimaire mal rémunérés : animatrice artistique, enseignante, vendeuse, modèle, téléphoniste, en 2011, elle s’inscrit au chômage.

La première année, de son propre chef, elle suit un cours de néerlandais. “Au début des cours, je suis invitée à quitter Actiris pour m’inscrire à le VDAB ; française, je deviens donc une demandeuse d’emploi flamande !” Convoquée par une responsable, Caroline est informée que suivre ce cours ne suffit pas, elle doit chercher activement et accepter le premier emploi vacant même si c’est femme de ménage. “Allez, Madame, il faut travailler !”

En 2012, retour chez Actiris qui, avec l’ONEM, la convoquent plusieurs fois pour vérifier ses recherches d’emploi. Avec sept autres personnes sélectionnées par Actiris, elle suit l’Atelier de “détermination professionnelle”. Par des jeux de rôles, discussions, échanges, quatre matinées pendant trois semaines, deux animateurs étudient les motivations et les capacités des candidats. “J’ai trouvé cet atelier génial. C’était une recherche sur soi, sur son savoir faire et sur son savoir être. J’ai appris beaucoup. Après cette expérience, je décide d’être indépendante.”

Énormément d’aides se présentent pour quelqu’un qui veut s’installer à son compte. Atrium informe des locaux libres. Les Villages partenaires, guichet d’économie locale (GEL), est un service de coaching qui accompagne toute personne désireuse de créer ou de développer sa propre activité à Bruxelles. Caroline y rencontre un économiste qui lui apprend à établir un plan comptable et financier et l’initie à la recherche de subsides. Sous son conseil et en fonction de son projet, le Fédéral remboursera ses factures d’installation jusqu’à 6.000 €, somme remboursable si son commerce s’arrête avant cinq ans. Il la met en contact avec BRUSOC qui, sous forme de microcrédits, pallie au refus de prêt sollicité auprès des banques. Le but de cet organisme est de soutenir la création et le développement de très petites entreprises dans les quartiers fragilisés et d’appuyer les initiatives d’économie sociale d’insertion de la Région. Les remboursements du capital et des intérêts des bénéficiaires permettent à de nouveaux entrepreneurs de bénéficier de ce service. Caroline y rencontre deux conseillers. L’un lui déclare que son projet n’est pas viable ; l’autre, enthousiaste, vient encore acheter des fleurs à La Frénésie. Caroline demande 8.000  €, elle en obtient 6.000.

Le grand jour !

Le 1er juin 2014, au n°67 place du Jeu de Balle, c’est la fête, Caroline ouvre La Frénésie. Un espace attractif, lumineux, coloré, où fleurs, plantes vertes, cactus, objets domestiques, vaisselles et livres vintages, décorations d’intérieur et de jardin mettent en valeur des meubles restaurés avec goût et originalité. Accueillante, souriante, de bonne humeur, débordante d’énergie et de conseils, Caroline ouvre son échoppe cinq jours par semaine, organise les achats, modifie fréquemment l’ambiance de l’espace de vente et de la vitrine afin de les rendre attractifs.

Situés au rez-de-chaussée des bâtiments des anciennes casernes des pompiers, les commerces sont peu visibles de la rue Blaes et de la place du Jeu de Balle, et les hautes grilles dont les portes fermées quotidiennement de 21h à 9h ne facilitent pas les choses. Pour attirer l’attention des acheteurs potentiels, l’association des commerçants de la cour des casernes organisent divers événements : concerts, apéros, vernissages ; placent des tapis rouges et des décorations à l’occasion des fêtes annuelles. “Mais ce n’est pas facile de mettre d’accord douze personnes aux objets commerciaux si différents et aux manières de faire parfois divergentes”.

Les semaines et les mois se suivent, des visiteurs viennent mais peu d’acheteurs. Le prêt BRUSOC permet à Caroline de s’acquitter du loyer mensuel, pour le reste, elle puise dans la caisse familiale. En 2015, elle redemande 6.000 € à BRUSOC, elle en obtient 2.000.

De fin 2015 à 2016, le spectre du parking sous la place du Jeu de Balle est un cauchemar. Déjà trop peu visible de la rue, La Frénésie, avec les travaux, disparaîtra complètement du champ visuel des promeneurs. “Comment le Fédéral, l’ONEM, BRUSOC, Atrium ont pu me laisser installer mon commerce dans cette zone alors qu’ils devaient connaître ce projet de parking ?” Heureusement, commerçants et habitants s’unissent, créent la Plateforme Marolles qui réussira à empêcher la réalisation de ce délire d’élus.

En 2017, La Frénésie reçoit le label de l’originalité. Depuis trois ans, l’échevinat de l’économie organise la distribution de labels entre les affiliés des diverses associations de commerçants de la Ville de Bruxelles. Si Caroline n’a que faire de ce papier abandonné dans un tiroir, elle reconnaît que cela lui a été agréable d’être invitée dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, d’y déguster mousseux et petits fours et surtout d’y rencontrer d’autres commerçants. “Mais cela reste de l’entre-soi ; pour moi, cette cérémonie aurait plus de sens si elle atteignait le public. Peut-être qu’alors, elle servirait à améliorer notre visibilité et notre chiffre d’affaire. Et puis, n’y a-t-il pas mieux à faire avec l’argent public ?”

Des illusions fanées…

Depuis longtemps, Caroline ne peut plus épuiser la réserve familiale et à chaque fin de mois depuis un peu plus de quatre ans, quand elle a payé le loyer, les lois sociales, le comptable, l’affiliation à l’association des commerçants, les fournisseurs, les frais de fonctionnement, remboursé le prêt à BRUSOC (capital plus 3,74 % d’intérêt), la caisse est vide. En 2018, en retard de paiement de cotisations sociales, elle demande une dispense pour quatre trimestres. Elle en obtient deux. Le reste devra être remboursé comme elle peut.

“Bien que les comptes ne correspondent pas à mes attentes, ni aux besoins de La Frénésie, au fond de moi, j’y crois toujours. J’aime ce job. J’aime mon magasin, les échanges avec les clients. Mais j’ai l’impression de travailler pour glorifier le quartier et pour que l’échevinat de l’Économie et du Commerce se lancent des fleurs. Ce qui me pose question, c’est que bien que je bosse sans compter depuis plus de quatre ans, je ne peux pas vivre de mon travail.”

Fin 2018, La Frénésie fermera ses portes. Au n°67 place du Jeu de Balle, personne ne sait encore quelle enseigne s’ouvrira. Une chose est sûre : ce ne sera pas un commerce de proximité. Quant à Caroline et sa famille, le bail du domicile qu’ils occupaient depuis 17 ans à Saint-Gilles n’ayant pas été renouvelé, ils doivent plier bagages. Désireux de ne plus dépendre d’un propriétaire, c’est dans la ville de Huy, située à environ 84 km de Bruxelles qu’ils ont trouvé un bien achetable.

• Nicole

(Photo : Gwenaël Breës)

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