La Samaritaine face à une nouvelle offensive de sablonisation

En novembre, les Marolles découvraient avec stupéfaction un projet de “démolition, rénovation et reconstruction” de 7 maisons typiques rue de la Samaritaine et rue des Chandeliers, dont celle qui a abrité durant 32 ans le théâtre de la Samaritaine. La mobilisation immédiate du quartier a eu raison de ce projet. Pour l’instant.

Dans leur demande de permis d’urbanisme, les deux nouveaux propriétaires de ces maisons (dont Louis Grandchamp des Raux, un riche marchand d’art) expliquaient vouloir “mettre en place un projet commun, un investissement à titre privé, visant à réhabiliter leurs immeubles et simplifier et assainir l’organisation intérieure de leurs constructions en intérieur d’îlot. […] Le projet a pour but d’apporter cohérence, dynamisme et qualité à l’ensemble de l’îlot.”

Qu’en jolis mots ces choses-là étaient dites : “réhabiliter”, “simplifier”, “cohérence”, “dynamisme”… tandis que des termes comme “démolition” ou “rentabilité” n’apparaissaient jamais. Pourtant, l’analyse approfondie des documents ne laissait planer aucun doute : si le projet venait à se concrétiser, il ne subsisterait rien de cet îlot tel que nous le connaissons et que nous l’aimons. Les façades en briques, à front de rue, seraient dissimulées sous un enduit uniforme qui en ôterait le charme et le caractère historique. Les planchers intérieurs et 40% des maisons seraient démolis. Les maisons “restaurées” seraient augmentées de deux étages d’un tout autre style, visuellement écrasants et sans respect des volumes existants. Un intérieur d’îlot serait créé, verdurisé mais privé et laissant peu de possibilité à la lumière naturelle d’y pénétrer. Une des maisons à front de rue serait éventrée pour en faire un porche d’entrée protégé par une grille. Le nombre de logements diminuerait (de 16 à 13 unités), ceux-ci s’adressant à un type de population plus aisée. Les commerces seraient destinés aux “arts”, l’identité du propriétaire et la proximité du Sablon laissant entrevoir de quels types d’arts il s’agit… Pas moins de huit dérogations aux règles urbanistiques étaient demandées par les auteurs du projet !

Dans le quartier, la mobilisation démarra au quart de tour. Les réactions à l’enquête publique furent nombreuses (68) et plusieurs dizaines de personnes prirent part à la Commission de concertation, le 5 décembre, où les critiques fusèrent tant sur les questions de patrimoine que sur le caractère clairement “sablonisateur” du projet.

“Voulez-vous donc qu’ils restent bêtes toute leur vie ?”

Malgré la promesse de conserver le théâtre, Louis Grandchamp des Raux et ses architectes ne parvinrent pas à convaincre les riverains. Et d’autant moins que le marchand d’art, au détour d’un échange sur “l’espace wellness” prévu dans le projet, dévoila la haute estime qu’il porte à ses voisins :

– “C’est quoi, ‘l’espace wellness’ prévu dans le projet ?”
– “Ce sera une école de danse, pour les gens du quartier.”
– Rires dans l’assistance.
– “Quoi ? Voulez-vous donc qu’ils restent bêtes toute leur vie ?”

Et lorsque la salle s’offusqua de ces paroles, il tenta de se rattraper en ajoutant : « Pour qu’ils puissent s’améliorer ! » Évidemment, tout le monde n’a pas la « chance » d’être multi-propriétaire à Bruxelles tout en étant moitié Français et moitié Helvète (au fait, ce lien avec la Suisse, c’est un attachement aux montagnes ou une résidence fiscale ?)…

Happy end… provisoire

Dans son avis, la Commission de concertation a conclu à la nécessité de revoir sérieusement les ambitions de Louis Grandchamp des Raux : « […] considérant que le projet ne respecte pas le patrimoine existant et la typologie du quartier ; considérant qu’il y a lieu de revoir le projet en partant des éléments patrimoniaux à préserver, restaurer et à mettre en valeur ; considérant, de ce qui précède, que le projet tel que présenté ne s’accorde pas aux caractéristiques urbanistiques du cadre urbain environnant et est contraire au bon aménagement des lieux ; AVIS DEFAVORABLE UNANIME ». Cependant, la Commission a refusé de se prononcer sur les conséquences sociales du projet, ne relevant pas, selon elle, de ses compétences…

La mobilisation des riverains a payé. Mais le projet refera certainement surface dans les prochains mois, assorti de modifications substantielles ou cosmétiques. La vigilance reste de mise.

• Pavé dans les Marolles

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