La Maison du Peuple de Bruxelles : vers l’idéal

Épisode 1 : Contexte et genèse de sa construction

À la manière d’un membre fantôme qu’on continue à sentir, la Maison du Peuple de Victor Horta existe encore dans les méandres de la mémoire collective de Bruxelles. Elle réapparaît régulièrement dans des discussions de personnes nées bien après sa destruction. Autant au moment de sa création, avec son projet de solidarité sociale, que quand fût décidé son effacement, ce splendide navire n’en finit pas de faire corps avec le destin du monde ouvrier, partageant même sa déroute.

Les Maisons du Peuple apparaissent un peu partout en Europe à partir de 1870 et déclinent après la Seconde Guerre mondiale. Lieux de convergence pour la classe ouvrière, organisées sur le mode de la coopérative, elles se structurent autour d’un café et d’une salle de réunion, d’une boulangerie parfois d’une bibliothèque, d’une imprimerie, d’une salle de fêtes, de bureaux syndicaux ou d’un espace pour les achats groupés. En Belgique, la première ouvre ses portes en 1872 à Jolimont près de La Louvière à l’initiative d’une section de la 1ère Internationale, puis en 1880 c’est Le Vooruit, porté par l’Union Boulangère Coopérative de Gand. On en a compté 147 en Wallonie et à Bruxelles. On peut parler d’un mouvement des Maisons du Peuple. Il y en a eu de modestes mais aussi de flamboyantes.

Pain et utopie

Pour la Maison du Peuple de la rue Joseph Stevens dans les Marolles, tout commence en 1881 lorsqu’est fondée “La Boulangerie Coopérative de Bruxelles” dans le café Le Cygne, sur la Grand-Place. L’idée est belle : faire du bon pain pas cher tout en améliorant les conditions matérielles des membres de la coopérative ainsi que la création d’une caisse de secours pour les membres malades. Car rappelons-le ici, en cette fin de XIXème siècle la Belgique est la deuxième puissance industrielle mondiale après l’Angleterre. Cette industrialisation est rapide et brutale. Les femmes et les enfants sont mis au travail. Dans les usines et les mines les journées de travail sont interminables, 12 voire 14 heures avec des salaires épouvantablement bas, les plus bas d’Europe. L’État n’intervient en rien. Pas plus en cas de maladie que quand on est vieux et usé à 45 ans. Les syndicats ont été légalisés en 1866 mais les piquets de grève sont alors interdits.

Les mutualités et les syndicats s’organisent donc autour de caisses communes : d’une part des caisses de secours, ancêtres du système de soins de santé pour les mutualités, et d’autre part des caisses de résistance pour les syndicats. Celles-ci permettent de payer leurs adhérents lors de conflits ouverts débouchant sur des grèves. Car malgré l’interdiction des piquets de grève, malgré la répression qui touche des milliers de militant·e·s, les syndicats continuent à se développer sous l’influence de l’Association Internationale des Travailleurs.

Au sein des syndicats, on pense qu’il faudrait que la législation intervienne pour contraindre le patronat à respecter des règles concernant la durée du travail, les accidents, le travail des femmes, des enfants. Mais encore faudrait-il pouvoir voter pour élire des représentants au Parlement. Alors diverses associations ouvrières vont se regrouper : des mutualités, ligues politiques, coopératives, dont la Boulangerie Coopérative mais surtout des associations syndicales.

C’est ainsi qu’est fondé le Parti ouvrier belge en 1885 dans le café Le Cygne, sur la Grand-Place de Bruxelles, tiens, tiens… Oui, car c’est un endroit où les socialistes et les associations ouvrières avaient leurs habitudes. Karl Marx lui-même y est passé en 1847. Mais à l’opposé de celui-ci et des divers courants révolutionnaires, le POB est réformiste. Sa revendication première sera l’obtention du suffrage universel.

Mais continuons à suivre les développements de la boulangerie. Elle est d’abord située à la Chaussée de Gand à Molenbeek, puis en 1883 rue Heyvaert et ensuite rue Van Artevelde, mais bientôt les quantités de pains vendues sont de plus en plus importantes et il faut trouver un endroit plus grand. Elle déménage dans une ancienne boucherie devenue la Synagogue de Bruxelles puis un temps transformée en salle de spectacle rue de Bavière. C’est un bâtiment qui ressemble à une boîte d’allumettes avec un beau fronton. En 1886, c’est écrit dessus : Maison du Peuple.

Espaces d’auto-organisation

On y trouve une salle d’assemblées, un café, le siège du Parti ouvrier belge, une salle des fêtes et dans les sous-sols, 500.000 pains sont cuits par an. Plus tard, il y aura aussi une boucherie, de la vente de tissus, un dépôt de charbon. En 1891, le médecin César de Paepe y ouvre un dispensaire qui fonctionne avec une caisse de secours. Pour une cotisation modique, tous les membres d’une famille peuvent être soignés et les médicaments sont gratuits. Cette même année a lieu la première réunion du syndicat des Employés. Et toujours en 1891 est fondée la Section d’Art de la Maison du Peuple qui organise des conférences, des visites de musées, des concerts. Principalement animée par Emile Vandervelde, la section vise à une véritable éducation populaire artistique. En 1892, Victor Horta y donne des cours de dessin industriel. La coopérative prend le nom de Maison du Peuple, Société Coopérative Ouvrière de Bruxelles.

Ne cherchez pas comme moi, où se trouvait cette première Maison du Peuple, elle a été détruite lors des travaux de la Jonction Nord-Midi. Son emplacement était plus ou moins sur l’actuelle place de Dinant, derrière le siège du PS, Boulevard de l’Empereur.

Comme d’habitude du côté de la boulangerie, il n’y a toujours pas assez de place. En 1888, un nouveau local est ouvert rue aux Laines. En 1893, le nombre de pains fabriqués par la coopérative est de 85.000 par semaine. En 1896, une nouvelle boulangerie est inaugurée 78 quai des Charbonnages. Entre les fenêtres, les inscriptions “Socialisme”, “Science”, “Travail” et “Collectivisme” préfigurent les inscriptions qui orneront la future Maison du Peuple de Victor Horta.

Le terrain de la rue Joseph Stevens entre la rue des Pigeons et la rue de la Samaritaine a été acheté par le Conseil d’administration de la Coopérative en 1895. Et voilà que trois délégués du POB annoncent à Victor Horta qu’on a pensé à lui pour la construction d’une nouvelle Maison du Peuple. Mais je lui laisse la parole : “Il ne s’agit pas seulement de construire, mais de faire aussi grand et aussi bien que possible : on empruntera, on cotisera, on réussira.”

Suite au prochain numéro !

• Frédérique Franke

(Merci à Francine Bolle pour l’interview dont certains passages sont retranscrits tels quels.)


Bibliographie : 
• BOLLE F. La mise en place du syndicalisme contemporain et des relations sociales nouvelles en Belgique (1910-1937), thèse de doctorat, Bruxelles, ULB, 2013-2014
• DELAHAYE Jean, La Maison du Peuple de Victor Horta, Textes présentés et commentés par Françoise Dierkens-Aubry, Atelier Vokaer, 1987.
• MALINCONI Nicole, De fer et de verre, La Maison du Peuple de Victor Horta, Les Impressions Nouvelles, 2017.
• BORSI Franco, Maisons du Peuple en Europe, Victor Horta et la Maison du Peuple de Bruxelles, Archives d'Architecture Moderne, Bruxelles, 1984.
• HORTA Victor, Mémoires, édités par Cécile DULIERE, Bruxelles, Ministère de la Communauté Française, 1985.
• Article : VANDERHULST Guido, article “La boulangerie de la Maison du Peuple” paru sur le site de Bruxelles Fabriques, Patrimoine social et industriel, 2014 : www.bruxellesfabriques.be/spip.php?article49

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