La Maison du Peuple de Bruxelles : On y est !

Résumé de l’épisode 1 : nous avons vu qu’à partir de 1870, un vaste mouvement d’auto-organisation du prolétariat s’articule autour des coopératives ouvrières. Une première Maison du Peuple ouvre à Bruxelles, rue de Bavière en 1886 mais le manque de place se fait sentir assez rapidement. En 1895, la Société Coopérative Ouvrière de Bruxelles achète un terrain entre l’église de la Chapelle et la place du Sablon, rue Joseph Stevens. Victor Horta, âgé de 34 ans est choisi comme architecte.

Épisode 2 : Construction et inauguration

Liesse populaire dans les Marolles, la Maison du Peuple ouvre ses portes le dimanche 2 avril 1899. Les festivités ont déjà commencé la veille par une salve de 21 coups de canon suivie d’une marche aux flambeaux partant du Palais de Justice.

Quand le lendemain le cortège s’ébranle depuis la gare du Midi, derrière la bannière du Parti Ouvrier Belge, c’est une marée de drapeaux rouges qui avance dans les rues. Le chant inaugural interprété par 1000 exécutants a lieu sur la place du Sablon. Ensuite, meeting monstre dans la salle des fêtes avec les discours, entre autres, de Jean Jaurès et d’Emile Vandervelde qui lance : « Plus haut encore, sur la mer des toitures, la terrasse aux vastes horizons, comme le pont d’un puissant navire, marchant à toute vapeur sur les rivages d’un autre monde. » Après 4 ans de travail, aujourd’hui c’est l’euphorie!

Victor Horta a d’abord élaboré son projet en 6 mois avant de se pencher durant 3 mois sur le développement des plans. Quelques 15 dessinateurs passent ensuite un an à l’éxécution de ces mêmes plans. Le chantier emploie 25 maçons pendant 2 ans et demi ainsi que diverses coopératives de travailleurs. Ses 600.000 kilos de fer et d’acier, ses 150m3 de pierre bleue prennent forme. Il a quand même fallu faire face à pas mal de tracas. Le permis de bâtir a d’abord été recalé par la Ville pour dépassement de la hauteur réglementaire puis le chantier arrêté par les frimas de l’hiver 1896 particulièrement rude. Alors que dès 1897, on a craint que le terrain ne soit trop petit, la Coopérative acheta deux nouvelles parcelles, il fallut alors agrandir le projet en cours. Mais Horta s’adapte à tout. Il tire profit des contraintes, qui ne manquent pas d’ailleurs : la configuration du terrain, au tracé elliptique, coincé entre 3 rues. « Irrégulier en diable », écrit-il dans ses mémoires. C’est le dénivellé de 7m de la parcelle qui donnera son rythme si particulier à la façade principale incurvée. L’agencement même de toutes les pièces nécessaires aura été un vrai casse-tête. Tout autant que les problèmes liés à l’acoustique de la salle des fêtes, de 1500 places, à une époque où on ne pouvait compter sur la sonorisation des orateurs. Victor Horta aurait visité la salle d’opéra conçue par Richard Wagner, le Palais des Festivals de Bayreuth, pour s’inspirer de l’acoustique architecturale des lieux.

« Construire un palais qui ne serait pas un palais mais une ‘maison’ où l’air et la lumière seraient le luxe si longtemps exclu des taudis ouvriers ».
Horta pense un espace qui réponde aux idées d’émancipation « des rouges » comme ils s’appellent eux-mêmes. C’est avec une fantastique liberté et sa très grande sensibilité qu’il va inventer tout simplement un nouveau langage architectural. La structure de fer et le verre appliqué sur toute la façade permettent de distribuer l’air et la lumière. En jouant avec la dissymétrie quelque chose de très beau surgit dans l’équilibre des masses avec le rythme répété des fenêtres. Il choisit le rouge pour les ferronneries, chassis, poutrelles, de même que pour les linteaux avec leurs boulons apparents et les hampes de drapeaux qui s’élancent depuis la terrasse. Un dialogue avec la couleur de la brique entrecoupée de pierres blanches qui accentue le jeu géométrique des fenêtres. Un symbolisme fort. On peut imaginer que par ricochet de lumière, le bâtiment devait en être légèrement teinté. Victor Horta avait d’ailleurs imaginé un dôme de verre rouge qui aurait été éclairé les jours de fête, visible de tous les coins de la ville. Comme un signal donné au reste du monde. Mais bon, l’idée du dôme fut abandonnée. Qu’importe, la maison du Peuple est un monument-clé, une synthèse de toute une époque, à l’intersection d’un courant politique et d’un courant artistique.


Une visite imaginaire de la cave à la terrasse

Sous nos pieds, il faut se figurer, un grand nombre de caves voûtées conçues pour des usages précis. Charbon, dépôt de verres, bières en bouteilles, vin, chaufferies. Rue Joseph Stevens, nous découvrons les magasins Coopératifs qui occupent la longueur de 8 vitrines ainsi que le premier étage dans toute la partie droite du bâtiment. Au rez-de-chaussée, du côté de la rue des Pigeons, il y a la boucherie tandis que l’épicerie donne sur la rue de la Samaritaine. Au centre, la salle de café, espace lumineux avec sa hauteur de plafond de 9 m où s’entrecroisent d’élégantes poutrelles de fer. Ça c’est du café ! 328m2 où 800 personnes auraient pu boire un verre en même temps. En son milieu, il y a le grand comptoir, sur le côté, un buffet froid, ainsi qu’un point de vente de journaux et de brochures socialistes sans oublier une salle de billard. Nous ressortons pour passer sous le porche d’entrée, en pierres bleues et blanches. Voilà que nous nous engageons dans le grand vestibule où s’ouvre, à gauche, un double escalier curviligne. Très gracieux, on le croirait sorti d’un palais d’utopie. Nous ne l’empruntons pas mais continuons plutôt à avancer jusqu’au fond du vestibule. Nous nous trouvons face à un deuxième escalier, monumental celui-ci. À double circulation, montée et descente séparées, afin d’éviter les embouteillages les jours d’affluence. Il mène à la salle des fêtes du troisième. Mais d’abord arrêtons-nous au premier étage. Il y a là des bureaux et la salle du conseil où ont lieu les réunions de la Coopérative ainsi que celles du Parti Ouvrier Belge. Au deuxième, encore des bureaux mais on y trouve également la « salle blanche » ou encore appelée « salle Matteotti », c’est là que se tiennent les conférences de la section d’Art. Au troisième, c’est la grande salle de réunion et de fêtes où se déroulent les meetings du POB mais aussi des concerts et des représentations théâtrales. Elle fait 60 mètres de profondeur. Son ossature ajourée évoque l’architecture aéronautique. Quelque chose en mouvement. Un dirigeable ? Le ventre d’un navire ? Pour des questions d’acoustique, elle est constitué de toile et de fer. Nous jetons un œil sur le balcon au niveau du troisième qui porte le joli nom évocateur de « tabagie ». Ses ferronneries bombées sont magnifiques. Le bâtiment est couronné par la grande terrasse, sertis de garde-corps qui se prolongent pour se changer en hampes de drapeaux. C’est de tout là-haut alors que la vue sur les toits de Bruxelles est si belle qu’on se met à songer à cet étrange matière que nous appelons le Temps.

Suite au prochain numéro !

Frédérique Franke

Merci beaucoup à Michèle Goslar pour l’intéressante discussion et l’envoi de son texte.

Bibliographie :
DELAHAYE Jean, La Maison du Peuple de Victor Horta, Textes présentés et commentés par Françoise Dierkens-Aubry, Atelier Vokaer, 1987.
GOSLAR, Michèle, Victor Horta (1861-1947), L’homme. L’architecte. L’Art Nouveau, Anvers, Fonds Mercator, 2012.
MALINCONI Nicole, De fer et de verre, La Maison du Peuple de Victor Horta, Les Impressions Nouvelles, 2017.
BORSI Franco, Maisons du Peuple en Europe, Victor Horta et la Maison du Peuple de Bruxelles, Archives d’Architecture Moderne, Bruxelles, 1984.
HORTA Victor, Mémoires, édités par Cécile DULIERE, Bruxelles, Ministère de la Communauté Française, 1985.

Pour (re)lire le premier épisode de ce feuilleton :
www.pave-marolles.be/maison-du-peuple-1

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