« Contrôle Covid » : au-delà du « fait divers »

Cette fois, les médias en ont parlé et la police a donné sa version. Un « contrôle Covid » dans les Marolles fait débat depuis quelques jours : était-il nécessaire et proportionné, ou a-t-il attisé inutilement une situation potentiellement explosive…? De l’analyse des vidéos aux éléments distillés par la police pour se justifier, en passant par le sort réservé à la personne arrêtée (désormais présentée comme étant « en évasion »), « Pavé dans les Marolles » essaye d’y voir clair dans les questions que soulèvent cette intervention en matières de respect du confinement, du rôle de la police ou encore d’information.

La captation vidéo d’un événement est un fragment du réel, un point de vue qui témoigne d’une situation de manière parfois incomplète. On peut l’analyser, mais il en manque souvent l’avant et l’après, car la plupart du temps les détenteurs d’une caméra ne l’enclenchent que lorsque la situation est déjà en train de se produire. C’est le cas des vidéos postées sur les réseaux sociaux le dimanche 19 avril et montrant l’envergure et la violence d’un contrôle de police mené à la cité Hellemans, un ensemble de logements sociaux dans les Marolles. On peut y voir plusieurs policiers rester pendant de longues minutes assis sur un homme, plaqué au sol, ses affaires personnelles et des tresses de ses cheveux (dreadlocks) arrachées à côté de lui, avant de le menotter et de l’arrêter. Tandis qu’au moins une trentaine d’agents (dont deux de la brigade canine, munis également de bombes lacrymogènes) et une dizaine de véhicules de police avaient envahi la zone. 

Dans un précédent article, nous avions tenté de reconstituer ce qui avait précédé ces images. Nous en étions arrivés à la conclusion qu’il s’agissait d’un contrôle lié à l’application des règles de confinement et que le jeune homme avait été interpellé juste devant la porte de son appartement, dans une voierie semi-privative, pendant qu’il fumait une cigarette avec des voisins. Dans plusieurs articles de presse parus depuis lors, la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles a confirmé cette information. Elle justifie l’arrestation musclée par le fait que le jeune homme (Kezy) se serait « rebellé », et l’important déploiement de renforts par « l’hostilité grandissante à l’encontre des policiers présents ». La famille de Kezy explique pour sa part que sa carte d’identité était simplement restée dans l’appartement familial. Et si les vidéos témoignent de phrases hostiles prononcées à l’égard des agents, on y observe la présence d’un nombre très limité de personnes cherchant à intervenir (famille, voisins), plusieurs d’entre elles étant occupées à filmer la scène, mais aucune n’attaquant les policiers. On peut donc supposer que ces derniers ont paniqué en imaginant ce que la violence de leur propre opération aurait pu susciter, d’où l’arrivée de renforts massifs.

« Ecoute, bon sens, discernement et empathie »

Si l’une des vidéos, énormément vue sur les réseaux sociaux, a suscité la colère de centaines de personnes, le chef de corps de la police de Bruxelles-Capitale-Ixelles a toutefois couvert ses agents : « Malgré certaines critiques, aucun élément de preuve convaincant n’a été porté à ma connaissance… Je sais que je peux compter sur eux. (Mes) collaborateurs peuvent compter sur moi… » Selon « La Capitale », il a également demandé à l’ensemble des policiers d’être « constamment à l’écoute de la population », de faire « preuve de ‘bon sens' » et « d’agir à chaque instant et en toutes circonstances avec discernement et empathie ».

Et nous voilà au-delà du fait divers. Car faire preuve d’empathie, ne serait-ce pas prendre en compte les conditions sociales et le cadre de vie des personnes contrôlées ? Faire preuve de discernement, ne serait-ce pas agir avec psychologie, pédagogie et mesure, plutôt que convoquer des moyens énormes pour contrôler une personne qui fume une cigarette devant le pas de sa porte, et la violenter parce qu’elle refuse de donner sa carte d’identité ? Faire preuve de « bon sens », ne serait-ce pas respecter les gestes barrières, se munir de masques et éviter de susciter des attroupements alors qu’on prétend justement faire respecter les règles de distanciation physique ? Il faudrait ajouter à la liste du chef de corps la notion d’équité de traitement. Une notion certes complexe en ces temps où même les syndicats de police se plaignent de ne pas comprendre les règles de distanciation édictées par le gouvernement et que les policiers sont censés faire respecter. Une notion particulièrement ébranlée aussi, quand dans la même semaine, la police se montre en train de danser avec les habitants de quartiers bourgeois (Woluwe-Saint-Lambert ou Uccle), puis d’utiliser une force disproportionnée à l’égard de ceux des Marolles ou de Cureghem (la course-poursuite qui a mené à la mort du jeune Adil)…

Rien de neuf, diront certains. Et pourtant les exemples de violences policières se multiplient pendant le confinement… A Ixelles, une plainte vient d’être déposée contre des agents de la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles qui ont usé d’une violence inouïe pour arrêter un homme, devant chez lui, qu’ils accusaient de voler… son propre vélo. A Bruxelles-Ville, une enquête vient d’être ouverte contre des agents de la même zone de police, accusés d’avoir embarqué, brutalisé et gazé un jeune migrant soudanais dont ils ont détruit les effets personnels avant de le rejeter au bout d’une demi-heure près du canal (suite à quoi quatre policiers ont été arrêtés pendant quelques heures et l’un d’entre eux « provisoirement suspendu de ses fonctions »). A chaque fois, des vidéos documentent ces situations. Et même s’il y manque le début de l’histoire, comment se satisfaire de cette carence narrative pour mettre systématiquement en doute la parole de ceux qui subissent ces violences et qui sont pour la plupart des personnes racisées ?

Le bénéfice du doute ?

Dans l’épisode des Marolles, c’est pourtant ce que tente de faire la police, en cela suivie par le parquet de Bruxelles et les autorités communales. Aux journalistes qui les ont interrogés sur le sujet, leurs éléments de langage n’ont pas varié : Kezy « était détenu sous la modalité du bracelet électronique dans le cadre d’une peine subsidiaire », a ainsi déclaré le parquet à « La Capitale ». « C’est vrai que l’on est intervenu massivement. Mais il était question d’un multirécidiviste qui ne respectait pas les différentes prescriptions de sa liberté conditionnelle », a ajouté le bourgmestre Philippe Close à la RTBF. Les uns et les autres ont affirmé que le jeune homme était « signalé par le bureau de surveillance électronique suite à son évasion le 17 avril 2020 ».

Dans notre précédent article, nous avions évoqué le bracelet électronique porté par Kezy. Sa sœur expliquait qu’il le portait depuis décembre et devait justement se le faire retirer cette semaine, assurant par ailleurs que le Centre de surveillance électronique ne lui reprochait pas d’écart à ses conditions de sortie (périmètre et horaires autorisés). Nous avons voulu vérifier auprès de cette institution s’il y avait bien eu un signalement pour « évasion » le 17 avril, alors que l’homme se trouvait devant son domicile deux jours plus tard. Le Centre de surveillance électronique nous a répondu ne pas avoir « l’habitude de répondre à des demandes qui concernent un justiciable en particulier », car « il s’agit de données confidentielles ». Une position juridiquement et éthiquement logique, tranchant avec celle du parquet et des autorités communales qui n’hésitent pas à éventer des éléments à charge du jeune homme, en prenant soin de détailler son parcours judiciaire.

Dans pareil contexte, comment les journalistes peuvent-ils relater de manière circonstanciée des faits comme ceux-ci ? Comment les lecteurs peuvent-ils se faire une opinion, lorsqu’on leur transmet des informations ni recoupées ni mises au conditionnel ? Le pedigree de la personne interpellée permet-il d’évacuer les questions que soulèvent une telle intervention policière ? Que son casier judiciaire ne soit pas vierge ne nous paraît pas être une information pertinente au regard de ce qui a déclenché en l’occurrence l’opération policière : un groupe de jeunes fumant des cigarettes dans une rue semi-privative et quasi vide. C’est au cours de l’arrestation que la police a appris que l’homme portait un bracelet électronique, et c’est ensuite qu’elle a utilisé cet élément pour justifier médiatiquement les agissements de ses agents. Kezy a d’ailleurs été contrôlé alors qu’il se trouvait juste devant son domicile, ce qui n’est pas interdit y compris en période de confinement. Et quand bien même, cela n’enlève rien à la disproportion de ce déploiement policier, d’autant plus risqué dans un contexte où les services et travailleurs sociaux sont majoritairement absents des quartiers.

Il s’agit en tout cas de deux sujets distincts. La question n’est pas de faire de Kezy un héros ni un dangereux bandit. Ce qui importe, à l’heure où semblent se multiplier les contrôles dans les cités de logements sociaux, c’est justement de ne pas personnaliser ce « banal fait divers » qui en rappelle tant d’autres et qui aurait pu tourner à une situation bien plus dramatique. Ce qui importe, c’est d’arrêter de jeter de l’huile sur le feu. De laisser en paix les habitants des quartiers populaires pour qui le confinement est déjà une double peine. De rendre leurs conditions de vie plus respirables au lieu de les harceler avec des dispositifs répressifs qui par ailleurs provoquent attroupements et agitation, c’est-à-dire le contraire de ce qu’ils sont supposés produire.

Néanmoins, les événements qui ont suivi ceux du dimanche 19 avril ne présagent rien de bon. Relâché le soir-même du contrôle, Kezy a été à nouveau interpellé le lendemain, au moment où il allait faire établir un certificat pour coups et blessures. La police, considérant manifestement qu’il avait violé ses conditions de liberté surveillée et que cela lui en coûterait deux à trois ans de prison, l’a amené à la prison de Saint-Gilles… d’où il a été libéré deux jours plus tard, contrairement à une information relayée par plusieurs médias le présentant encore comme prisonnier. Cela ressemble à une forme d’acharnement de la part de certains policiers. Et des messages postés sur les réseaux sociaux laissent à penser que l’escalade n’est pas près de s’arrêter, y compris dans le chef de certains agents et officiers qui semblent moins que jamais disposés à agir dans les quartiers populaires avec « bon sens », « discernement » et « empathie ».

Gwenaël Breës

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