Au Petit Lion

Au n°232 de la rue Haute, à mi-chemin entre la porte de Hal et la Chapelle, se trouve un café appelé Le Petit Lion. C’est un de ces vieux cafés populaires, historiques et familiaux, comme il en reste peu dans le quartier. J’y ai passé et j’y passerai encore beaucoup de temps, à écouter les vieilles histoires des Marolles, à jouer aux dés ou surtout au billard, à m’enivrer aussi. J’ai peu à peu appris à connaître ceux qui le font vivre. Et des choses à dire sur le quartier, ils en ont.

Cathy a tenu Le Petit Lion pendant plus de 30 ans. Elle continue à y travailler deux jours par semaine. Les habitués du café, elle les connait bien. Elle raconte : “J’avais 28 ans quand je l’ai repris, et quand j’ai arrêté, j’allais sur mes 60 ans. J’ai repris à Pierre et Maria, qui ont tenu 14 ans l’établissement. Et Pierre et Maria ont repris à Henri et Augusta qui ont tenu plus de 40 ans ! Le café a plus de 100 ans ! Je suis super contente d’avoir tenu ce café pendant tout ce temps, et je suis super contente de revenir. Le Petit Lion a toujours eu un nom un peu spécial. Les gens disaient : ‘Ah non le Petit Lion, je veux pas, avec tous ces vieux qui boivent avec toutes ces cloches.’ Pourtant dans le temps, sur le temps de midi ici tu rentrais pas hein, c’était noir de monde ! C’étaient des habitués. Et je savais avant qu’ils s’asseyaient ce qu’ils devaient avoir hein ! Et si y avait un changement, ils me disaient : ‘Cathy, aujourd’hui pas de bière hein !’ Dans ce monde j’avais les employés, j’avais ceux qui faisaient la manche, j’avais les juges, les avocats, et tout le monde s’entendait bien ! Le juge allait pas dire : ‘Ah non, ça c’est un du CPAS, je m’assieds pas’. Tout le monde s’asseyait, et ils buvaient un verre ensemble”.

Cathy met un point d’honneur à respecter chacun, quelle que soit son histoire. Par contre, les m’as-tu-vus hautains peuvent faire demi-tour : “les Marolles ont toujours eu un peu un nom, comme si les gens étaient des cloches. Moi ça m’énerve ce mot, parce que pour moi, personne n’est une cloche tu vois. Les cloches, c’est à Pâques, voilà. De quel droit tu peux dire sur quelqu’un : ‘c’est une cloche ?’ Parce qu’il a eu la malchance, ou qu’il a mal tourné ? Moi je sais, avec le CPAS j’avais des clients qui venaient ici, mais qui étaient super malins hein ! Mais voilà, ils ont eu un problème dans leur vie, une déception sentimentale, ou une perte de boulot, et malheureusement pour certains, ils terminent au CPAS. Mais tu peux pas jeter la pierre à ces gens, parce que ça arrive vite parfois ! Si t’es un peu en déprime, tu tombes vite, très très vite !”

Cathy a “vu des générations défiler ici ! Et des couples se former, avec des enfants déjà !” Un habitué me raconte : “Je connais le café depuis que je suis tout petit. Je venais avec mes parents et mes grands-parents. Cathy me connait depuis que je suis gamin. J’habite le quartier depuis toujours. Je reste dans les Marolles”. Océane ajoute : “Je suis née ici limite ! J’ai 19 ans. J’ai des photos de moi où j’ai quatre mois et je suis assise là, donc j’ai toujours été ici quoi. C’est pour ça que quand quelqu’un ici il m’énerve, je lui dit : je suis venue ici avant toi !”

Le Petit Lion a su préserver son âme jusqu’à aujourd’hui. Quand on y entre, si l’on a un peu de flair, ça sent la bière et l’amitié. Une amitié profonde, tissée de liens de solidarités, presque invisibles. Les habitués, ils se connaissent comme une famille, et Le Petit Lion est la grande maison qui l’accueille. Et comme dans toutes les familles, y a des grandes gueules. Karine, qui a tenu l’Hoogstraat et le Saint-Pierre, et qui travaille maintenant au Petit Lion, me raconte avec beaucoup d’humour : “C’est tous des sanguins. Ça parle beaucoup. Mais l’un dans l’autre, il y a quand même une belle unité. Ils se bagarrent, et après ils boivent un verre et ils font plus chier, le lendemain ils se tapent dans la main. C’est un peu une grande famille, et c’est l’âme du café. Mais malgré tout leur rotte toeng c’est des gentils. Ils ont le respect de se dire : on l’a connu avant, et alors ils se calment. Mais si tu sais pas les gérer, tu restes pas. Les autres [serveuses/eurs] qui sont venus ici, ils ont mis les voiles ! S’ils sont sympas, ça va aller un temps, mais dès que ça va pas dans leur sens : c’est rasé sans savon hein !” Marc s’empresse d’ajouter : “parce qu’il faut tenir tous ces jeunes ici, tous ces salopards, tous ces rotsak, comme on dit en Bruxellois ! Y’a qu’une Karine comme ça pour nous gérer hein. Quand elle nous dit : ‘Assis !’, on s’assied tous ! Derrière le bar, il faut une Marollienne, sinon ça va y aller !”

Ces “Marolliens”, ils connaissent bien leur quartier, mais beaucoup ne le reconnaissent plus. Pour certains, c’est à cause de l’immigration, des “étrangers”. Il se dit même que les Marolliens auraient disparus ! Pour d’autres, ce sont les propos de l’ancienne génération. Lors d’une petite discussion, l’une me dit “ce qu’il y a aussi, c’est que les Marolliens sont des racistes. Quand ils ont commencé à mettre les foyers, ça a commencé, voilà. Les vieux blocs, pareil. Et les vieux Marolliens, eux, n’ont pas accepté ça. Avec leur vieille mentalité, ils se sont sentis envahis”. Sur quoi l’autre répond : “l’ancienne génération hein, pas la nouvelle. La nôtre elle n’est pas raciste, on a vécu dans la mixité ici ! Il n’y a pas d’étrangers en Belgique, les vrais Belges, ça n’existe pas hein ! Pourquoi les Marolliens ils sont partis ? Parce qu’ils ont eu peur. Nous on n’est pas racistes, on est nés avec eux !”

Tous se rejoignent par contre sur le même constat : le quartier a bien changé ! Quand je demande pourquoi c’était mieux avant, un habitué me raconte : “Parce que ça devient le quartier du Sablon ! Ça devient un quartier d’antiquaires quoi. Tout change. En 2020, tout va encore changer. Pour moi, dans la rue Haute y’a beaucoup de trucs qui vont fermer. Et il va encore y avoir de nouveaux commerces, comme le truc à patates là, comme le tapas, mais est-ce que ça va marcher ? C’est un peu cher… Pour une patate et un truc, 8 euros, faut les avoir hein ! Ouais OK, c’est artisanal, mais, pour des gens qui ont des petits budgets, je t’assure… Tu peux une fois te le permettre, mais pas tous les jours. Comme là-bas, la petite pâtisserie, c’est un peu cher… Elle met pas les prix, et c’est 6 euros l’éclair ! On n’est pas au Sablon madame ! L’autre jour y’a un monsieur il est venu ici avec un petit gâteau, 12 euros. Chantal la concierge elle a acheté une petite bûche : 27 euros ! Vraiment la petite hein, deux cuillers et voilà quoi. Tu vois le bazar ! Je ne vois pas ce que ça fout ici dans ce quartier. Eux ils veulent foutre tous les pauvres dehors et laisser les riches. C’est ce que vont devenir la rue Haute et la rue Blaes dans les Marolles, le futur ça va être ça quoi ! Eux ils vont acheter, ils rachètent, ils rachètent, et puis à la fin, les gens ne peuvent plus payer des loyers comme ça hein ! Regarde : le nouveau bâtiment qu’ils sont en train de refaire là, ça va être dans les mille, deux mille euros le loyer. C’est des ‘lofts’. Qui va sortir ça ? À part les riches… Et y aura plus de pauvres. Où y aura des pauvres ? Moi ici je ne verrai plus beaucoup de pauvres…” Un vieux du quartier me raconte : “Maintenant c’est antiquités, brocantes. Il n’y avait aucun antiquaire avant. Ils sont arrivés quand de Donnéa est devenu bourgmestre (1995-2001). Comme c’était un libéral, il était pour les bourgeois, et sa femme tenait un commerce au Sablon”.

Une autre chose qui fait l’unanimité, c’est la tristesse face à la disparition des fêtes du quartier : “Le quartier est en train de dégringoler, comme on dit. Je te dis moi quand j’étais ket, y avait les fêtes Bruegheliennes, rue Haute et rue Blaes, du vendredi au dimanche. Fallait voir le cortège ! Mais c’est fini ça ! Y a plus qu’un jour ici dans la rue Haute, parce que les commerçants paient plus. Avant, c’était les commerçants qui payaient à Meublia, et chaque année, on avait un beau cortège, une belle fête de quartier quoi ! Maintenant y’a plus hein… Ouais, y a eu la Nuit blanche. Ça a servi à quoi ? À rien hein ! Moi j’ai été un peu partout, mais… c’est pas ça quoi. Les Nuits blanches c’est plus en ville, vers Sainte Catherine, où y a des trucs. Mais là qu’est-ce que tu veux découvrir ? T’as découvert l’école ? Les écoles on connaît. C’est un peu bête quoi. Juste pour montrer que c’était dans le ‘quartier des Marolles’.”

Finalement, pour moi, ce qui fait ce café, ce n’est pas son nom, son emplacement ou son histoire, mais ceux qui l’habitent. Et peut-être sans trop le savoir, sans l’idéaliser non plus, les habitués du Petit Lion en ont fait un lieu de résistance. Un lieu de résistance face à l’individualisme croissant, contre la solitude. Un lieu de résistance contre la morale ambiante. Un lieu de résistance contre la sablonisation du quartier. Un lieu de résistance où l’on fête le plaisir d’être ensemble.

Puisse-t-il vivre encore longtemps !

Nathan

[Illustration : Martin Viot]

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