“Allez, mets ton Trois-François, Michiels, on va voir ta femme qui chante au cabaret”

Le Trois-François, c’était le nom d’un chapeau à la mode qui fit longtemps fureur à Bruxelles à la fin du XIXe siècle. Il avait été lancé par un certain Victor Mehay, un français de Compiègne, qui avait installé sa chapellerie rue Neuve, à l’enseigne du “Trois-François”, parce que son couvre-chef était vendu trois francs soixante. Prestidigitateur, auteur dramatique, chimiste, géographe, voyageur, V. Mehay quitta Bruxelles après avoir partagé sa fortune entre sa femme et ses enfants et partit à “l’aventure” pour l’Afrique…

Aujourd’hui, en recherchant les traces de Victor Mehay, je n’ai retrouvé qu’un extrait judicaire et deux chansons comiques bruxelloises (ou du moins d’un homonyme contemporain), “Moi z’et ma soeur” et “Ces coquins d’hommes”, éditée chez Schott Frères vers 1895. Si elles sont arrivées jusqu’à nous c’est grâce à la célèbre Madame Graindor, de son prénom Jeanette, née en 1845 à Liège, qui fit carrière à Paris et qui aura laissé derrière elle, à défaut d’enregistrements vu l’époque, un grand nombre de partitions mentionnant son nom d’interprète et des affiches de concerts qui atteste sa célébrité. Vous la connaissez sans la connaître car, d’après “Les Vieux Métiers” illustrés par la chanson de Michel Foucault, c’est elle qui aurait chanté pour la première fois, à l’Alcazar, une chanson que tout le monde murmure encore aujourd’hui: À la pêche aux moules moules moules… que son mari Gustave Michiels, non moins célèbre, avait composée entre autres belles pièces tels des czardas et des opéras.

Et c’est comme ça qu’on en revient toujours aux Marolles et à la zinnekitude internationale parce que Gustave n’est autre que le fils de Josse Michiels, et oui, le tailleur Michiels installé dans les Marolles depuis 1856. Michiels troqua l’aiguille contre l’archet et remporta un premier prix de violon à Bruxelles avant de partir en Russie où il fut pendant quinze ans l’un des chefs d’orchestres du Théâtre Impérial de l’Opéra de Saint-Petersbourg, s’il vous plaît. Mme Graindor, elle, enchaîna les succès à Paris et partageait l’affiche avec d’autres, dont Melle Kadoudja, une chanteuse et danseuse d’origine algérienne qui fut une des grandes étoiles du music-hall de cette époque friande d’exotisme maladroit et mauvaise en géographie : un de ses plus grands succès était une chanson intitulée “Ma Guadeloupe” ! En effet, d’après Dominique Delord, dans son étude du café concert, le chanteur dit exotique, toujours une femme, est pendant longtemps un élément indispensable à la programmation des cabarets et c’est ce genre d’emploi que Joséphine Baker remplira plus tard, en improbable vietnamienne dans la petite tonkinoise, notamment. Malgré une carrière parisienne de plus de trente ans, on ne sait presque rien de Melle Kadoudja et l’on perd sa trace après 1890 où elle jouait aux Montagnes Russes, cabaret que l’espagnol Josep Oller fait reconstruire en 1893 et qu’il baptise : l’Olympia…

Pour revenir à Victor Mehay, il revint d’Afrique complètement désargenté et se tua d’une balle de revolver, en 1901, rue de l’Étuve. Son jeu de mot et l’expression devenue commune pour nommer un chapeau, trois-françois, perdura plus longtemps que lui. Quant à Gustave et Jeannette, ils eurent trois enfants et Gustave mourra à Bruxelles en 1911. Le reste de la famille garda le magasin dont le bâtiment fut racheté récemment par Olivier de Spoelberch entre autres acquisitions marolliennes.

• Lola

Image : “Mme Graindor (…) détaillait ses chansons avec un art consommé. C’était pour les spectateurs un régal sans mélange que de lui entendre chanter ‘Le train des amours’, pour ne citer que cette création parmi les centaines qu’elle eût à son actif. Car elle brilla longtemps au firmament des meilleurs cafés-concerts”.

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