À Saint-Pierre, la santé en état d’urgence

Le CHU Saint-Pierre est devenu un symbole de la mobilisation du personnel soignant pour le refinancement des soins de santé. Retour sur la période d’épidémie dans le principal hôpital public de Bruxelles…

Samedi 16 mai 2020. Pour la première fois depuis la crise de la Covid-19, la Première Ministre Sophie Wilmès rend visite à un hôpital, le CHU Saint-Pierre. Une centaine d’urgentistes, infirmières, médecins, aides logistiques, personnel de nettoyage, administratifs et pompiers accueillent son cortège de voitures en formant une haie de déshonneur. L’image fait le tour du monde et suscite l’indignation de la Ministre fédérale de l’Énergie qui qualifie les soignants “d’enfants gâtés” et clame : “On ne dialogue pas le dos tourné.”

Samedi 30 mai, alors qu’en Belgique bon nombre de secteurs et d’activités sont déconfinés, il est toujours interdit de se rassembler dans l’espace public. Bravant cet interdit, un cortège de citoyens, musiciens et carnavaleux arrive dans l’enceinte de Saint-Pierre et est accueilli par des membres du personnel. Les manifestants sont là pour “soutenir celles et ceux qui ont dû continuer à faire leur boulot coûte que coûte​ : soignant.es, caissières, éboueurs, personnel d’entretien”, mais aussi pour “questionner les choix politiques et se permettre de leur tourner le dos.”

Mercredi 17 juin, même endroit. Plus de 200 membres du personnel forment une chaîne humaine autour de l’hôpital. Mot d’ordre : « Déconfinons notre colère ».

Le CHU Saint-Pierre est devenu un symbole des revendications du personnel soignant, et plus largement du combat pour le refinancement des soins de santé. Paradoxalement, ce n’est pas l’hôpital où la crise de la Covid-19 semble avoir fait le plus de dégâts. “En temps normal, on a 14 box d’isolement aux soins intensifs”, explique Sandra (prénom d’emprunt), urgentiste, “pendant la crise on est passé à 32 box. Mais en plein pic d’épidémie, on n’a pas dépassé les 30 box occupés. Il y avait bien sûr du stress, et la période de réaménagement des urgences et des unités Covid a été particulièrement tendue. C’était nouveau pour tout le monde. On ne pouvait plus prendre de congés, on devait être mobilisables tout le temps. Mais je m’attendais à pire, j’avais les images de l’Italie en tête, les lits jusque dans les couloirs… Et il y a même eu des bons côtés : avec les unités fermées, tout le personnel s’est mélangé, les gynécos nettoyaient le sol, il y avait une forte solidarité.”

Nicolas, qui a prêté renfort aux soins intensifs pendant le pic, a connu un même sentiment d’ambivalence : “Ça a été très confraternel entre nous, l’effort a été partagé, on se connaît mieux maintenant. La crise a été bien gérée, notamment parce que Saint-Pierre est un hôpital référent, on est préparés et équipés pour des pathologies rares. Mais c’était parfois étrangement calme. Aux urgences, il n’y avait quasiment plus que des cas de Covid. On se demandait où étaient passés tous les patients touchés par d’autres pathologies qui arrivent ici en temps normal… Peut-être que les gens souffraient moins de stress pendant le confinement. Peut-être aussi qu’ils n’osaient pas venir à l’hôpital. D’ailleurs, certains patients mentaient sur leurs symptômes pour éviter d’aller dans la zone Covid. ”

Parmi les travers de cette période, Sandra pointe : “On ne pensait plus qu’à la Covid, on oubliait par exemple la tuberculose qui nécessite une autre prise en charge. Il y a eu aussi la décision de limiter l’accès des personnes âgées aux soins intensifs. Et la pénurie de personnel et de matériel de protection : au plus fort de l’épidémie le personnel n’était pas testé et devait venir travailler même en cas de maladie, alors qu’aujourd’hui on nous conseille d’être dépistés et on doit s’isoler 7 jours si le test est positif.”

Parmi le personnel, la crise a laissé des traces. “Les applaudissements c’était agréable, mais on se doutait que ça n’allait pas durer”, raconte Nicolas. “La haie de déshonneur, ce n’était pas spécifiquement vis-à-vis de Sophie Wilmès, mais contre les politiques d’austérité qui attaquent le secteur de la santé depuis des années.” La colère du personnel n’est pas nouvelle et la goutte d’eau fut la pénurie de matériel de protection, de médicaments, les maisons de repos laissées à l’abandon, bref, la gestion ahurissante de la crise sanitaire qui n’est que l’aboutissement de trois décennies de coupes dans les services publics. Un symbole de ce désinvestissement de l’État fut l’appel aux dons privés lancé par Saint-Pierre, au début du confinement, pour acheter 10 respirateurs nécessaires à l’ouverture d’une unité supplémentaire de soins intensifs. “En avril, le réseau régional des hôpitaux a même lancé une campagne publicitaire d’appel aux dons du public. Ce n’est pas normal d’en arriver là ! Les gens payent des impôts pour ça.”

En Belgique, l’hôpital est fragilisé par un manque d’effectifs, des salaires dévalorisés, une gestion managériale et concurrentielle. Les personnels de Saint-Pierre et des autres hôpitaux du pays manifesteront le 13 septembre pour un refinancement des soins de santé. Ils espèrent retrouver, à leurs côtés, les nombreuses personnes qui les ont applaudis de leurs fenêtres pendant les mois de mars et avril.

Gwenaël Breës

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