1989, Opération Matelas : chronique d’une insoumission marollienne

Le 20 juillet 1989, après que des premières rumeurs circulent dans le quartier de la Samaritaine, la Ville officialise les bruits de couloir lors d’une réunion organisée à l’initiative du Comité de la Samaritaine. Onze immeubles (1) appartenant à 3 propriétaires sont déclarés insalubres pour cause de risque d’incendie. Des arrêtés d’expulsion applicables immédiatement doivent être envoyés à leurs occupants. 79 personnes sont concernées.

À la question de savoir où iraient les habitants, dont la très grande majorité vit là depuis des années ou depuis toujours, l’interlocuteur de la Ville de Bruxelles présent à la réunion, répond : “dans un home”. Pour les premiers concernés, la réponse fuse : ce sera non. Ils répéteront plusieurs semaines durant leur refus des expulsions sans plan de relogement adéquat dans le quartier. Si l’insalubrité des immeubles n’est pas contestée, les reproches portent davantage sur les raisons de cette insalubrité.

Sablonisation et promesses passées

Dans le quartier, on redoute en effet la “sablonisation”, version locale de la gentrification. Si dans les années 1960, le Sablon était encore populaire, après l’arrivée des antiquaires, le quartier connaît une évolution rapide. Dans les années 1980, les Sablons connaissent les assauts de promoteurs avisés qui expulsent les habitants démunis, à coups de hausse des loyers notamment, pour installer dans les bâtiments rendus vides de nouvelles activités commerciales à destination d’une population plus huppée : cabarets, nights clubs, cafés…

Dans le quartier de la Samaritaine, à un jet de pierre du Sablon, certains petits propriétaires, voyant dans les changements sociologiques du quartier l’opportunité de juteux profits, vont à leur tour adopter une stratégie. Elle consiste à laisser se dégrader leurs immeubles pourtant occupés, jusqu’au jour où les habitants en sont expulsés par mesure d’hygiène et de salubrité publique. Il ne reste alors qu’à rénover légèrement les immeubles, avec de substantielles hausses de loyers à la clé pour les propriétaires ou d’intéressantes reventes pour les spéculateurs.

Maria Desmet, habitante du quartier, témoigne alors : “Je pense souvent avec beaucoup de nostalgie à mon quartier. Je vois qu’on démolit, qu’on reconstruit, qu’on rénove de vieilles maisons. Mais que deviennent les vieux habitants ? Ils n’y ont plus leur place”.

Dans la mémoire des habitants sont également gravées les promesses passées de la Ville qu’elle n’a pas tenues. En 1978, suite à une autre vague d’expulsions, le Collège s’était engagé à ne plus recourir aux procédures d’expulsion. Les futures rénovations devaient se faire en phases successives. Ainsi, au moment de recaser les habitants dont le logement était en cours de restauration, rien ne devait plus être décidé sans prendre connaissance de l’avis des personnes concernées en commission de concertation. Mais cette commission ne s’est plus réunie depuis janvier 89 et Bruxelles ne promet plus de recaser les expulsés dans leur quartier.

Après plusieurs réunions successives entre, d’une part, les habitants et leur porte parole et, d’autre part, les pouvoirs publics dont le bourgmestre de l’époque, Hervé Brouhon (PS), aucune proposition alternative aux habitants n’est formulée. Surtout, des questions demeurent. Pourquoi ceux-ci n’ont-ils pas été prévenus plus tôt ? On apprendra quelques jours plus tard que le rapport des pompiers était connu depuis avril. Les élections européennes et régionales de juin auraient-elles pu pousser les pouvoirs publics à retarder la décision ?

“Je suis né pauvre à la Samaritaine, et j’y suis heureux, et toujours j’y resterai”

Le 25 juillet, on ne leur propose toujours que des homes. Soit ! Les habitants décident de descendre matelas et fauteuils dans la rue pour y dormir. Pourquoi la rue ? Pour montrer aux habitants des environs et à toute personne qui le voudrait que la rue est à eux et qu’ils comptent bien rester dans leur quartier par la suite et pour toujours. On peut lire alors, peint sur un mur au début de la rue des Chandeliers : “Quartier libre de la Samaritaine. Spéculateurs, passez votre chemin. Restons ici. Chez nous”.

En période estivale, où les marronniers remplissent les canards, les médias s’emparent du sujet. On pense revivre un énième épisode d’insurrection dans les Marolles. La couverture médiatique est importante, quasi quotidienne, et tient parfois presque sur une page entière. Les titres des articles sont évocateurs : “Marolles : mener le combat pour assurer la survie de l’homme”, “Expulsions : Les fièvres de la Ville”, “Le quart monde exclu mis sur le trottoir”, “Bruxelles : Les expulsions capitales”, etc… Des journalistes, par solidarité ou par soif d’aventures misérabilistes, dormiront avec les insurgés. Lire les articles de l’époque permet de saisir les attitudes parfois résignées, souvent combatives et solidaires, des habitants du quartier.

Jean-Paul Carton, l’une des figures marquantes du mouvement, témoignera : “T’sais, personne qu’est content de toute cette histoire d’expulsion. On est tous angoissés. Tant qu’on n’aura pas vu noir sur blanc qu’on a une certitude de rester continuer à vivre en paix ici, on ne croira pas les belles promesses. On a déjà vu ça. On connaît, merci beaucoup. Je viens de passer onze nuits à la rue. Je peux encore en passer d’autres, mais on me forcera pas à partir. On n’est pas encore sauvés, ni ceux de la Samaritaine, ni ceux des autres garnis concernés par les mesures de la ville. Trop de gens ici vivent encore dans l’incertitude.”

Les événements de la Samaritaine permettent d’attirer l’attention du public et des médias sur ce qui se déroule alors dans d’autres quartiers de la région bruxelloise : aux mêmes causes, mêmes effets. Saisissant le caractère exemplaire de l’événement et son opportunité médiatique, de nombreuses associations vont soutenir activement le mouvement et faire front face aux pouvoirs publics : le Comité de la Samaritaine, Inter-Environnement Bruxelles, le Comité Général d’Action Marolles, le Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l’Habitat et ATD Quart Monde.

Durant les deux semaines suivantes, le mouvement arrachera progressivement des promesses à la Ville. Les arrêtés d’expulsion sont plusieurs fois suspendus. Les pouvoirs publics donneront également une garantie de la prise en charge des coûts de relogement (déménagement, installation et différence de loyer) mais aussi l’assurance d’être relogé, de manière plus ou moins temporaire, dans le quartier. Un coordinateur des opérations de relogement est nommé au sein du service social de la Ville et une commission de concertation pour la rénovation de la Samaritaine est créée, regroupant les délégués communaux, éventuellement de la Région, et les comités de quartier. Les propriétaires des immeubles, enfin, s’engagent, face aux associations, à rénover ceux-ci et à maintenir les loyers accessibles aux expulsés. Mais il s’agit là de promesses verbales et le rachat par un promoteur reste toujours possible.

Riches : Payez vos droits de passage !

Le 7 août, les premières personnes sont relogées. Les rumeurs circulent quant à certains arrêtés d’expulsion qui auraient été levés. L’action se poursuit malgré tout. Une habitante témoigne : “Les conditions de relogement ne sont pas acceptables. La Ville a acheté des immeubles dont vous ne voudriez pas pour loger vos lapins. Heureusement qu’une grosse couche de peinture les tient ensemble.” Vingt-cinq personnes refusent d’habiter le logement mis à leur disposition par la Ville, parce que les conditions sont estimées mauvaises et qu’ils n’ont aucune certitude quant à l’avenir. Les forces se dispersent entre ceux qui sont relogés, ceux qui sont dans l’attente, ceux qui veulent continuer les actions, ceux qui croient aux promesses de la Ville et ceux qui n’y croient pas. Le mouvement s’essouffle progressivement…

Une dernière action est mise en place le 13 août avec un nouveau soutien, celui du Syndicat national des allocataires sociaux (SNAB), qui lance le mot d’ordre : “Nous bloquerons les rues de la Samaritaine et des Chandeliers, et réclamerons un droit de passage à 50 francs à ceux qui voudront emprunter ces rues”. Finalement, de blocage, il n’y en eut pas. Aux promeneurs qui empruntaient ces rues, il fut simplement suggéré durant quelques jours à l’entrée du quartier de donner 50 francs en solidarité avec les expulsés pour servir à acheter des meubles aux expulsés. Ce sera le chant du cygne du mouvement.

À la fin du mois d’août, les articles de presse se font plus rares, moins bavards. Le 25, un dernier article dresse les comptes : 50 cas ont été résolus (des habitants ont accepté d’être relogés dans le quartier, d’autres occupent un rez-de-chaussée, la mesure d’inhabilité ne frappe que les étages), 12 personnes ont quitté le quartier, 17 cas restent pendants : 16 refusent de quitter leur logement et une personnes ne s’est pas encore décidée. De l’histoire de ces derniers, nous ne connaîtrons pas le dénouement. Ce que l’on nommera par après l’Opération Matelas n’est en cela qu’une demi-victoire. Tous les habitants n’ont pas été relogés, et certains ont dû quitter le quartier.

L’anecdote devient exemplaire

Leur histoire nous amène cependant à un constat qui fait écho à des événements plus actuels. La première concerne le potentiel danger des décisions de rénovation d’un quartier. Les rénovations sont souvent détournées de leur objectif en ce qu’elles provoquent la hausse des loyers des immeuble rénovés, au point que leurs occupants initiaux ne trouvent plus à s’y loger, d’où s’ensuit une mutation sociologique dans certains quartiers d’habitat ancien. Qui plus est, quand la rénovation urbaine est effectivement orientée en faveur des plus défavorisés, elle ne se réalise qu’avec une lenteur désespérante et scandaleuse.

Pliant à la logique des riches, les rénovations remettent en question le droit des plus défavorisés d’habiter, de s’insérer et de vivre dans un tissu social, économique et culturel qui constitue le prolongement indispensable du logement. Les mieux nantis bénéficient d’un choix plus large, ainsi que d’une faculté d’intégration et une mobilité plus grande qui les rendent moins dépendants et vulnérables.

Face à cela, l’histoire enfin nous fait un rappel. Une lutte urbaine populaire, solidaire, déterminée et inventive, soutenue par le réseau associatif local, peut faire bouger les lignes et faire infléchir des décisions politiques initialement énoncées comme irrévocables. Pour conclure, nous reprendrons un passage d’un des articles de l’époque : “Les Marolles ont une mauvaise réputation. Alimentée par ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Par ceux qui décident, là haut, que certains n’ont pas le droit d’y vivre leur vie. Allez ensuite vous étonner qu’ils se fâchent tout rouge…”

• Mathieu

  1. Les immeubles concernés sont les suivants : les n°4, 6, 8, 9, 10 et 13 rue des Chandeliers, les n°24, 27 et 34 rue de la Samaritaine, les n°242 et 256 rue Haute et le n°5 rue des Faucons.

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